David Deweerdt peint sa difference

L'atelier du peintre

 

 

Entretien avec David Deweerdt

décembre 2013

par Emmanuel Valat

agrégé de philosophie

 

 

Pourquoi peindre ?

 

 

Emmanuel Valat - Qu'est-ce qui t'a conduit à entreprendre ce nouveau travail de peinture ?

 

David Deweerdt - Depuis de nombreuses années, la peinture est présente dans ma vie. Ces derniers temps, pour des raisons existentielles, plus prégnantes, plus intenses, j'ai ressenti le besoin de créer une nouvelle série , j'ai ressenti le besoin de travailler. Je connais dans le travail un sentiment de plaisir, de bien-être, que je n'ai dans aucune autre activité. Et puis il y a aussi cette volonté de laisser une trace, de transmettre.

 

E.V - Que cherches-tu à transmettre ?

 

D.D  - Je cherche à transmettre un certain point de vue sur ce qui nous entoure, sur la façon dont je perçois les être humains, parce que mes tableaux c’est souvent des visages. Je cherche à transmettre mes sentiments sur les autres, à travers des visages et des portraits. Quand je travaille, je travaille toujours sur l’être humain, sur le corps, sur l’âme, sur le sentiment. Je travaille peu les objets, peu ou pas les paysages. Mes personnages sont des médiums, et à travers eux, je cherche souvent à faire passer un sentiment, par exemple de tristesse ou de colère. Souvent cela est lié à la peur. Mes travaux sont souvent sombres, avec de la violence, des êtres qui sont assez déchirés, déchirants. C’est l’expression de sentiments que j’ai et que je fais transparaître à travers ces personnages. Ces personnages ne sont finalement que des prétextes : je cherche à produire un sentiment, à partir de ce que dégage le personnage, et je cherche alors à éveiller quelque chose chez le regardeur, chez celui qui regarde.

 

E.V : - Est-ce qu'il s'agit pour toi de transmettre ce que tu perçois chez les autres ? Ou bien de transmettre ce que tu perçois toi de toi-même ?

 

D.D : - A priori plutôt quelque chose que je cherche en moi-même, en mes propres peurs. C’est comme une écriture automatique. Je vais toujours tendre vers cet axe-là. Je perçois cela comme une source d'expression, ma source d'expression. Et d'autant plus que dans le travail de la peinture, il y a des artistes qui sont en souffrance, qui sont assez torturés, et leur travail peut apparaître comme une thérapie distancielle. Je crois quant à moi être capable de vivre plutôt heureux, sans vraiment d'angoisse, mais pour autant ce travail que je produit est pour moi assez naturel. On pourrait croire en voyant mon travail que je suis quelqu'un qui va assez mal, mais en l'occurrence, ce n'est pas vraiment le cas. C'est vraiment une source d'inspiration dans laquelle je vais, et qui a une charge graphique pour moi intéressante. Ce sentiment de douleur vient s'inscrire sur les panneaux. Ce que je cherche alors, c'est la réaction des gens : comment, pour celui qui regarde, cela entre en résonance avec son propre intérieur, son moi ? Quelle sera la façon dont il va fonctionner avec ce travail ? Donc cela dépasse la sphère esthétique. D'ailleurs, mon but, n'est pas seulement esthétique, même s'il y a un travail autour de la couleur, des contrastes.

 

E.V -Tu réfléchis couramment à ces choses-là ?

 

D.D - Oui, je pense à mon travail en permanence. Je me pose d'ailleurs souvent les mêmes questions pour savoir quel est le moteur qui me met en œuvre. Et je retombe toujours sur la même chose, finalement. Toujours ces grands thèmes, ces sentiments, ce que cela peut apporter pour moi, et pour d'autres. Une fois que le travail est lancé, en général, je vais toujours vers des visages, des choses figuratives concrètes. Ce ne sont pas des visages humains. Ils ne sont pas définis en tant que tels comme liés au genre humain. Après je perçois bien que c'est comme cela que ça revient dans l'écriture automatique.

 

E.V - Ta production est déjà importante importante. En deux mois, trois mois, elle est de combien de tableaux ?

 

D.D - D'une quarantaine ou d'une cinquantaine de tableaux sans compter les petites études...

 

E.V - Quand tu commences un travail, est-ce que tu as déjà une idée, soit de la figure, soit de l'ambiance, que tu vas réaliser ? Ou bien est-ce que là aussi c'est l'écriture automatique qui est au commande, et qui va produire l'idée ?

 

D.D - En général j'ai quand même une idée, même si je n'ai jamais vraiment une idée : j'ai une idée à partir du moment où je m'installe devant la toile, devant le panneau. Au bout de 5 mn, je sais. Après il y a des choses qui évoluent mais c'est plus dans les textures ou les matières. Je suis assez fidèle en général à ma première intuition. Si je vais faire « péter les couleurs », ou si je vais être dans des matières mixtes, je sais en général vers où je veux aller dès le début.

 

 

La matière de la peinture

 

E.V - Quand tu parles de texture, de matière, qu'est-ce que tu veux dire ?

 

D.D - Je travaille beaucoup les textures et les matières. Il y a différentes matières, et il y a de nombreux contrastes entre les matières, et cela ajoute une charge émotionnelle supplémentaire au message que je dois faire passer. C'est une sorte de théatralisme : il y a un côté sombre que je mets en scène. Il est là aussi pour susciter la réaction du regardeur, pour l'interpeller et pour que les gens se posent des questions en regardant : soit ils seront complètement horrifiés, soit ce sera la réaction inverse. Ils peuvent aussi se dire qu' ils ont aussi ces sentiments qui viennent de temps en temps, par exemple cette colère que présente ce personnage. Par exemple, je cherche à susciter des questions sur la mort, sur la vie, sur ce que l'on fait, bref des questions existentielles.

 

E.V - Quand tu parles de matières et de contrastes, tu penses à quoi ?

 

D.D - Je travaille beaucoup avec l'acrylique parce que l'expression, la rapidité, la nervosité font partie de mon travail. Je travaille rapidement. Je pose très rapidement les grandes lignes du travail. Après il faut que les choses s'enchaînent d'une manière rapide et structurée. Je travaille sur deux-trois heures de temps. Après souvent je reprends mon travail sur 2 ou 3 jours. Je ne traine pas dans la longueur. L'acrylique est une matière qui sèche rapidement, on peut très vite rajouter une couche. Tout est dans la rapidité. Je travaille aussi avec des encres. Je fais souvent réagir les matières entre elles pour produire des effets. C'est mon fond de commerce. Je travaille aussi les couleurs, mais c'est surtout les matières, les rendus de matières qui m’intéressent. Dans le dessin, et dans les traits, il y a un côté monolithique, ils sont forts et ils ont du caractère ; et en même temps je crois qu'il y a aussi du charisme, vue les réactions des gens. Les personnages que je peins ne sont pas dans la finesse. C'est la matière qui est plutôt assez fine. Je peux d'ailleurs passer beaucoup de temps dans une petite partie qui m'intéresse. Maintenant dans les grands traits des personnages, ce sont des personnages qui sont relativement simples.

 

E.V - En ce qui concerne cette peinture qui pour l'instant s'appelle Les Gardiens, que peux-tu en dire ?

 

D.D - J'ai l'impression que ce sont deux gardiens qui viennent fermer un espace avec leur main. Les deux personnages sont là et assez imposants. S'il venait une personne, un visiteur, il faudrait qu'il donne la bonne formule pour pouvoir rentrer, sinon il serait désintégré. Il y a un côté un peu magique. C'est pourquoi je pensais à des gardiens.

 

E.V - Dans ce tableau, quelles sont les matières et les textures ?

 

D.D - Ici il y a une base composée de pastel gras, de pastel sec et de pastel doux. Mais je pars souvent plutôt d'une matière acrylique pour les grandes lignes. Après je viens pour redonner de l'intensité, et je retravaille avec des pastels par dessus l'acrylique. Parfois j'ajoute en phase finale des bases d'huile, mais rarement. Je mêle régulièrement le pastel à l'acrylique.

 

E.V - Quels sont tes formats de prédilection ? Tu sembles appréciés les grands formats ?

 

D.D - Mon format de prédilection c'est 122x144. Pour Les Gardiens par exemple, c'est 2 fois 122x144. Dans les grands formats, on a plus de liberté pour travailler les matières. Je travaille pour commencer avec des matières très humides, avec des jus qui sèchent longtemps et qui créent carrément des flaques à certains moments que je dirige. En y ajoutant certains éléments ça polymérise certains aspects. Quand ça sèche, ce n'est pas tout à fait sec, donc je peux retravailler là-dessus. Il y a alors une matière sur une autre, et donc il y a une réaction. De cette réaction-là, avance le travail. Je produis des superpositions de couches, et ainsi il y a des réactions entre les produits. Il y a polymérisation parce que les bases d'eau durcissent avec l'air. Et puis en ajoutant de l'encre, la réaction entre les produits fait que le temps de séchage n'étant pas le même, il y a des réactions qui se forment et qui viennent et surgissent, avec des éléments graphiques intéressants.

 

E.V - Et concernant la couleur ? Tu parles de contrastes brutes et en même temps...

 

D.D - J'utilise souvent le noir, c'est un héritage. Même si je me défends d'être influencé, ou d'être dans un mouvement. C'est aussi l'héritage de cette source d'inspiration qu'est l'expressionnisme allemand. Le trait noir est là pour souligner l'aspect solennel, un peu brut de la chose. J'aime bien utiliser le trait noir, et dans toute une série de mes tableaux j'ai souvent fait des formes fermées, cernées, ce qui amène un côté à mon avis plus percutant. Les couleurs viennent se mettre là-dedans, j'affectionne le bleu et le rouge énormément. Et puis toute la déclinaison qui va de l'ocre au carmin en passant par des violacées, et certainement ça ressort dans tous mes tableaux. Le bleu est omniprésent.

 

 

Un panthéon subjectif de peintres

 

E.V - Tu dirais quoi concernant les peintres qui te donnent envie de faire de la peinture ? les peintres qui te donnent des idées ? Quel est « ton panthéon » dans la peinture ?

 

D.D - Eh bien dans mon panthéon, le peintre que j'estime être le plus intéressant pour moi c'est Baselitz ; suivi par une multitude de peintres expressionnistes, comme Klimt, comme Kokoschka, comme Egon Schiele, bref particulièrement les peintres de l'expressionnisme allemand. Il y aussi Otto Dix, que j'aime beaucoup. Chaque fois que j'ai l'occasion, je me ressource dans leurs travaux, parce que c'est une source d'inspiration infinie. Et puis ça donne de l'humilité. Quand tu vois des gens qui ont une telle capacité d'expression, tu ne peux que te mettre une charge de travail supplémentaire, pour essayer d'exceller un peu plus, pour arriver à quelque chose de mieux, mais certainement pas en cherchant à les égaler, ni non plus à les imiter, le but n'étant pas de refaire du Egon Schiele ni du Baselitz.

 

E.V - Tu n'as pas envie d'être un bon élève, un bon imitateur ?

 

D.D - Non ! Non ! Certainement pas. J'ai ma propre écriture, et je crois que je la défends assez bien. J'aime me ressourcer chez eux, pour profiter de leur esthétique et admirer leur travail, et passer du temps rien qu'à regarder chez eux.

 

E.V - Est-ce que parfois tu trouves ton thème, tes idées, dans ces voyages vers les peintres où tu cherches à te ressourcer, comme tu dis ?

 

D.D - Pas vraiment des thèmes, peut-être des ambiances. Tous ces peintres expressionnistes travaillent avec leurs tripes, avec leur âme. Ils ne sons pas, à mon avis, dans un agencement cérébral, ils sont peu dans l'intellect. Ils sont fortement liés à leurs sentiments, à leur âme ; de là vient toute leur pratique professionnelle, leur qualité. Il y a aussi tout leur parcours après. Leur fond de commerce à eux, c'est l'âme. Et donc, l'ambiance, c'est intéressant d'aller la chercher chez eux. Je vais moi aussi chercher mon inspiration au plus profond de moi-même.

 

 

 

Influence et originalité

 

E.V - Question difficile: où se situe, à tes yeux, l'originalité de ce que tu fais ?

 

D.D - Je pense qu'il y a originalité. Dans le paysage de création pictural, ou dans le paysage culturel actuel, je pense que mon travail, même s'il est dans une veine connue, a tout de même quelque chose que je n'ai pas encore vue personnellement dans le travail des autres. Souvent on me dit, « ah oui je vois bien, tu travailles comme..., ou j'ai l'impression que... » ; on m'a aussi souvent dit « tu as une écriture personnelle, sur laquelle on ne peut pas vraiment te placer ». Et je pense que l'originalité elle est là : dans l'association de dessins assez simples, de textures assez compliquées, qui amènent au final un travail singulier et différent de ce que peut-être on peut voir actuellement.

 

E.V - À tes yeux, ce que tu produis en ce moment, est-ce que cela s'inscrit dans une série ?

 

D.D - Ce que je fais actuellement, je le fais dans une logique bien précise, et dans des formats identiques : 115x122, ce sont mes chiffres fétiches. Je travaille sur des formats comme cela, et c'est toujours actuellement les visages et les corps que je fais. Et je n'envisage pas à court ni à moyen terme de faire autre chose. J'ai envie d'imprégner dans l'image, dans l'idée que se font les gens de mon travail et de moi, cette idée d'un peintre qui travaille et qui créé autour du visage et des corps. Je ne me vois pas tout d'un coup devenir paysagiste et travailler sur l'abstraction, sur des impressions de couleurs et de traits. Je travaille avec cette ligne de conduite, et j'ai vraiment envie d'imprégner cela.

 

 

Morcellement des corps, peinture et psychiatrie

 

E.V - Est-ce que tu as ce sentiment que tu trouves toi-même des choses que tu n'avais pas perçu il y a un mois, deux mois ? Ton œil, s'est-il s'approfondi d'une certaine façon ? Tu vois d'autres choses, ou tu tournes autour de quelque chose qui était déjà-là ?

 

D.D - Je travaille relativement vite. Pour utiliser un terme fort, j'ai l'impression que je me radicalise dans mon travail : au plus j'avance, au plus mon travail se noircit. Et pour moi, ce n'est pas un sentiment de tristesse, c'est vraiment mon intention. Les sujets sont de plus en plus noirs, les visages de plus en plus torturés. Ils font écho à ce que l'imagination représente comme le purgatoire, ils font écho à des aspects sombres, malheureux, torturés etc. Ce sont des monstres, ils ont des regards attristés. Il y a de la difformité et cela est typique de mon travail. Tout est difforme. Les mains sont énormes, les têtes sont avec des yeux disproportionnés avec des regards sombres. Même si on imagine bien que cela doit être un être, il n'y a peut-être pas tant de similitude avec le schéma corporel classique.

 

E.V - Ici on imagine bien que la main est au bout du bras, mais celle-là...

 

D.D - Là oui, la main est ailleurs. Elle a été décomposée, recomposée, et finalement il n'y a pas de suite logique. Souvent les gens aiment bien avoir une suite logique et trouver une main au bout d'un bras. Dans mon travail ce n'est pas toujours évident que la main soit au bout d'un bras. Et par exemple, dans mes tableaux, quand un personnage est assis, il peut très bien y avoir un bout de fesse qui ne passe pas par là où on s'attend. Il n'y a pas une volonté de coïncider avec la réalité. Il y a ce morcellement corporel, avec des bras qui sont séparés, avec un trait noir entre.

 

E.V - Tu sais qu'en psychiatrie, ce morcellement du corps, c'est précisément ce qu'on appelle la psychose, et toi, tu as l'expérience dans ton travail de la psychose. Est-ce que pour toi cela a un rapport ? Est-ce que tu connais des patients qui vivent dans une telle difformité ? Ou bien est-ce que cela n'a rien à voir ?

 

D.D - Je pense qu'au fond de soi-même, on a tous une composante qui nous amènerait à ...comment dire ? Ce morcellement il est présent dans les patients, dans mon travail.

 

E.V - Quand on a discuté de ton parcours, et en t'entendant parler du morcellement, de la difformité, je me suis dit que toi, tu rencontres quotidiennement, des gens qui sont dans ce morcellement. N'as-tu pas toi aussi, entendu, à travers eux, à travers ton contact quotidien, quelque chose de cette difformité.

 

D.D - Peut-être que oui. Mais je ne pense pas que cela m'influe. La prise de conscience de cet aspect, fait peut-être que cela apparaît. Moi je trouve que dans la société, et cela est peut-être un message caché, finalement, la difformité ou la non-conformité, suscite toujours du rejet, soit sous forme de critique, soit sous forme de peur. C'est sans doute aussi ce sentiment que j'exploite, d'une manière volontaire, pour susciter justement de l'intérêt, un certain intérêt, sur mon travail.

 

E.V - On pourrait dire que ceci inquiète, de la même façon qu'inquiète toujours la présence du fou. Et non seulement tu n'es pas inquiété par la présence du fou, mais en plus, tu es même prêt à reprendre quelque chose de son morcellement.

 

D.D - Oui tout à fait. J'imagine bien d'ailleurs que la personne qui regarde mes travaux se dit, « ce gars-là, ça doit se batailler dans sa tête... »

 

E.V - Finalement, en t'écoutant, je me suis dit « il trouve son bonheur, voire sa joie, à construire de la tourmente, et à aller le plus loin possible dans celle-ci. »

 

D.D - Exactement, tout à fait.

 

E.V - Tu peux imaginer justement ce travail-là du soignant, du médecin, comme celui qui est prêt à aller regarder la folie de près.

 

D.D - En plus j'ai un regard tout à fait détaché sur cette affaire. J'ai absolument pas d'implication. Quand je fais transparaître ce morcellement à partir du plus profond de moi-même, je vais rechercher des éléments que je mets sur la toile, ce sont des éléments torturés, tortueux. Je vois cela de manière détachée, très à l'aise. Quand je dis que je suis très heureux de mener ce travail de peinture, je veux dire que je n'ai pas l'impression de peindre des choses tristes, et cela c'est vraiment mon sentiment. Je suis très à l'aise avec cela Je ne suis pas « un personnage torturé », comme l'était par exemple Van Gogh. La folie était une composante psychiatrique qui le hantait... Je ne suis pas du tout dans cette situation. Et là, je te rejoins, en ce sens que j'ai aussi ce détachement dans la rencontre avec des patients et des gens inscrits dans de lourds soins psychiatriques.

 

E.V - Je pense à cela par rapport à notre conversation de tout à l'heure. On disait: « quel rapport avec ton parcours ? », alors que tu te remets à la peinture assez récemment ; et cela m'a frappé que ce n'était peut-être pas si disjoint de ton activité professionnelle, et le regard que tu cherches à produire. Est-ce que tu peignais comme cela il y a 20 ans ?

 

D.D - Oui, il y a toujours eu cette composante. Maintenant, effectivement, là, souvent, avec les...

 

Zénon (enfant de 3 ans)

  -  il est où le monstre avec les longs cheveux ?

 

D.D  - Ah, il est là, caché derrière ce tableau.

 

Zénon - C'est un monsieur qui se tient la tête

 

 

Quelles suites ?

 

E.V - Comment vois-tu l'évolution de ton travail ?

 

D.D - Mon moyen terme c'est un an, et puis, il y a cette exposition. Je pense que les séquences je vais les enchaîner relativement vite. Il y a des peintres qui ont besoin de plusieurs années pour enchaîner différentes séquences dans leur travail, moi je pense que je n'arrête pas mon travail sur un type de travail, sur le même schéma. A un moment donné, peut-être que je trouverai dans l'expression certains objets, certaines difformités d'objets ; ou que je travaillerai sur d'énormes objets, ou des petits objets inclus dans de grands objets ; ou sur des paysages, en y plaçant beaucoup de couleurs. Je ne sais pas, mais il y aura probablement d'autres choses. Ce n'est pas arrêté que je ne travaillerai que des visages ou que des corps. Pour le moment, c'est cela. Je suis dans cette séquence là. Je dois la terminer. Ceci est, il est vrai, très psychotique, voire autistique, de travailler sa séquence jusqu'à épuisement. Jusqu'à ce que j'arrive à ce que je me suis fixé. Si je me suis fixé que je dois terminer ce travail, par la mise en vernis, il faut que je le fasse coûte que coûte. Après, sinon, il y a un sentiment d'inachevé, que je ne peux même pas tenir jusqu'au lendemain, et à l'atelier, je dois absolument terminé une séquence, pour être soulagé.

 

E.V - Ces sont des séquences de travail, que tu dois mené jusqu'à leur terme ?

 

D.D - En effet. Il y a un premier trait, après il y a une première mise en peinture, après il y a le travail des textures. Quand j'ai l'impression que cette séquence est terminée, que j'ai fait ce que je m'étais déterminé à faire, la journée est faite. Je peux passer une nuit.

 

E.V - Tu peux te libérer l'esprit ?

 

D.D - Oui, si on veut, sinon il va être enchaîné par ce que je n'ai pas fait. Je vais en rêver la nuit. (rire)

 

E.V - Imagine que tu es toute liberté en termes de moyens, tu ferais quoi ? Tu ferais des toiles gigantesques ?

 

D.D - Oui, je ferais des toiles gigantesques, cela c'est vraiment mon truc. Je pourrais faire un truc qui fait 10 mètre sur 5. Avec des scènes complètement disloquées, des espèces d'orgies de personnages, ça partirait dans tous les sens. Je n'aimerais pas faire un grand truc avec beaucoup de lien par exemple comme une grande scène inspirée de l'iconographie religieuse. Ce serait morcelé ce que je ferais.

 

E.V - Aujourd'hui, tu as un personnage par tableau, j'ai l'impression.

 

D.D - Tout à fait. Deux, c'est rare.

 

E.V - Plus de place, tu ferais donc une orgie de personnages...

 

D.D - Il y aurait toujours ce morcellement. Il y a une notion importante dont on n'a pas parlé, c'est que le personnage sera toujours trop grand pour le médium. Les personnages sont trop grands, et ils prennent beaucoup de place dans l'espace. Ce qui amène, à mon avis, une part de l'intérêt aussi. On se perd souvent quand on fait plusieurs petits personnages, et la force du message est moins importante, pour moi en tout cas. Qu'il n'y ait qu'un seul sujet, et que ce sujet soit tellement criant, tellement imposant, qu'il apparaît comme une évidence pour le regardeur, et il n'y a alors aucune possibilité d'en sortir. Tu es forcément dans ce sujet.

 

 

« Le personnage est trop grand », quelque soit le format de la peinture

 

E.V -« Le personnage est trop grand », dis-tu, et pourtant tes formats sont grands aussi. Tu joues sur ce conflit, cette disproportion entre le personnage et l'espace que tu peux lui consacrer. Tu vois ici un déchirement qui vient surprendre le « regardeur ».

 

D.D - Par exemple, je n'ai pas de notions de philosophie, mais le fait que le personnage soit toujours trop grand...

 

E.V - il déborde en quelque sorte...

 

D.D - ...trop grand par rapport à l'espace qui lui est réservé. Il n'y aurait jamais de fin, il n'y aurait jamais de satisfaction ; le médium, même s'il faisait 50m sur 50m, serait toujours trop grand.

 

E.V - Sur les notions philosophiques, je pense à l'importante distinction, selon Kant, entre le beau et le sublime. Le beau produit cette satisfaction justement d'être à la mesure de ce que serait une idée, une représentation : le beau est comme relié à une idée que l'on n'a pas, mais qui est en quelque sorte entrevue. Alors que le sublime déborde la représentation, et on n'arrive pas à le contenir quand on en fait l'expérience. Le beau est apaisant, le sublime est terrifiant. On peut alors être séduit par le sublime, tout en étant aussi terrifié par lui.

 

D.D - Pour mon travail, ce que tu décris là, c'est vraiment ça. On me dit « j'aime bien ce que tu fais, mais ce n'est pas beau, je ne mettrai jamais ça chez moi. Mais par contre tu vois la partie ici de ton travail, graphiquement ça m'intéresse. À la rigueur si tu ne faisais que cette partie...mais la totalité pour moi c'est insupportable. » Parce que ça éveille trop de choses en celui qui regarde, et que par conséquent ce n'est pas reposant, cela ne peut pas apparaître dans un salon, dans une maison avec des enfants. Mais cela, c'est aussi tout l'intérêt de mon travail, pour moi en tout cas. On parlait de singularité, et cela c'en est une. Effectivement, je ne travaille pas pour apaiser les esprits, pour que les gens mettent ça dans leur salon. Ou alors la famille est toute en phase avec ce que je fais (ce que je ne leur souhaite pas forcément...). Je peux imaginer que même auprès des enfants, et là on a eu l'expérience avec Zénon (3ans et demi) : après avoir une première fois regardé cette peinture, il en parle maintenant spontanément comme d'un monstre avec de longs cheveux. J'imagine très bien que ce ne serait pas apaisant pour lui, de l'avoir en permanence sous les yeux, dans un lieu de vie, dans la chambre d'enfant par exemple...(rire). Là c'est cauchemars toutes les nuits.

 

E.V - Ton travail a quelque chose en effet à voir avec le cauchemar.

 

D.D - Eh bien oui, les personnages sont inquiétants en effet. Encore une fois j'ai beaucoup de détachement par rapport à cela, et ce ne sont pas mes cauchemars, ni des problèmes existentiels. C'est vraiment une veine que j'exploite avec toute la tranquillité et la quiétude que je peux avoir pour l'exploiter.