David Deweerdt peint sa difference

A propos des peintures de David Deweerdt


« Regarde pour voir !

   Cet effroi

 bat aussi en toi. »

 

Ce n’est ni l’apaisement, ni le beau qu'éprouve comme émotion celui qui s'arrête devant les majestueuses toiles de David Deweerdt. Et pourtant, une telle expérience, loin de détourner l'attention et l'envie de celui qui regarde, produit au contraire ce désir de s'y arrêter davantage et de se laisser guider par la tourmente de ses figures humaines et déformées qui peuplent les tableaux du peintre.

Qu'y a-t-il donc ici qui nous pousse à vouloir fouiller davantage par nos yeux, là où cependant l’agréable n’est pas au rendez-vous ? Qu'y a-t-il ici à voir qui suscite tant de curiosité alors que le trouble l'emporte à première vue ?

Il y a que les figures sombres que nous voyons sur les toiles de David Deweerdt trouvent leur source dans un onirisme que nous connaissons tous, à savoir : nos cauchemars et nos terreurs. L'on peut alors les revisiter ici à l'état éveillé et les yeux grands ouverts. On y découvre et redécouvre, de puissantes forces de couleurs qui circulent sur la toile, comme elles circulent aussi dans cette chambre noire et obscure que sont nos cauchemars, nos angoisses et nos peurs. S’arrêter sur les tableaux de David Deweerdt, c’est donc se tenir les yeux grands ouverts sur certaines portes du cauchemar. Les nôtres, les siennes. Ouvrir ses yeux ici, c'est donc aussi en même temps être capable d'ouvrir ses portes.

Le peintre d'ailleurs précise, dans l’entretien que nous avons réalisé dernièrement avec lui (décembre 2013), que la source de son travail se trouve dans l’exploration de ses propres peurs, de ses propres cauchemars. Et il affirme aussi que ce travail lui procure alors un immense sentiment de plaisir. C’est donc une sorte d’exorcisme qui est à l'œuvre ici: le peintre cherche à aller au plus près de ses propres figures les plus terrifiantes pour les rendre visibles sur la toile hors de lui, comme dans un processus d'expulsion, processus en lequel il conquiert un immense plaisir, qu'il veut alors partager en donnant à voir ces couleurs, ces textures et ces formes. Il s'agit même alors pour lui d'exagérer les déformations, les morcellements, les difformités, les couleurs sombres et les corps monstrueux. La tourmente est radicalisée. Son Panthéon des peintres balance d’ailleurs clairement du côté de l'expressionisme allemand. Et il penche aussi du côté de Jérôme Bosch et de Georg Baselitz.

L’équation de son travail pourrait ainsi se formuler de cette façon précise: plus il va loin dans la monstruosité qu'il extrait et donne à voir, plus il en connaît de contentement. On comprend alors que le peintre soit ses derniers temps si productif: chaque œuvre nouvelle entraîne en lui un élan supplémentaire lui permettant d’aller encore un peu plus loin dans les noirs et les morcellements, jusqu’à, et cela arrivera sans doute, que cette série se close et s'ouvre sur d’autres horizons.

Les formats sont souvent grands (122x115), mais les personnages le sont plus encore, et ils débordent en quelques sortes des cadres qui ne savent plus les contenir. D. Deweerdt s'imagine même – et il en porte l'envie - pouvoir peindre des toiles de 10 mètres sur 5, où seraient présentées orgies de personnages et scènes disloquées. Ses tableaux que nous pouvons voir ici un à un dans cette exposition, sont en quelque sorte les pièces de cet immense puzzle imaginaire et en gestation.

Les visages, les mains, les corps, aiment ici être disproportionnés. Ils sont des prétextes pour susciter l'émotion. Quelle émotion ? Une vieille terreur ! D. Deweerdt s'étonne que l'on puisse penser que son imaginaire se nourrit aussi de son travail professionnel auprès de patients affectés parfois de lourdes pathologies psychiatriques. Et pourtant le fou fait peur, comme les tourmentes et les difformités de ces toiles. Mais on veut y voir et même s'y arrêter. Pourquoi ? Pour entendre ses troubles et ses tremblements qui travaillent aussi en sommeil en nous. En vous? Il suffit, pour l'expérimenter, juste alors de regarder pour voir, et « Les Gardiens » (titre d’un grand diptyque de D. Deweerdt) vous ouvriront peut-être alors leurs portes magiques.

Emmanuel Valat

professeur de philosophie18 février 2014, Paris 18e